| Le sage et la meute
les héros Par Subfoot - La Rédaction (autres articles du même auteur) lun 30 juin 08 / 12:42 |
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Il y a deux ans, notre consultant espagnol était le seul à défendre Luis Aragones de le meute lâchée à ses trousses. L'Espagne démarrait mal sa campagne de qualification pour l'Euro en perdant contre la Suède et l'Espagne du journalisme sportif toute entière demandait la mise à mort du vieux. Luis A. a persisté et a signé, portrait décalé dans le temps du sabio de Hortaleza
Le sage et la meute - date originale de parution 9 octobre 2006
C’est fait. Le rêve secret de tous les apprentis sélectionneurs qui répandent leur fiel sur Luis Aragonés depuis la défaite contre la France en coupe du monde a été exaucé. La selección ha vuelto a perder. 2-0, encore contre des grands blonds au centre de gravité trop élevé pour faire autre chose que du saut en hauteur, coño ! 2-0 contre des joueurs à peine bons pour jouer le championnat écossais, en aucun cas la meilleure liga del mundo, cojones! La Suède, en résumé ? Une « équipe minuscule », même pas le début du commencement d’une bonne équipe, un rassemblement de joueurs contre qui une selección sûre d’elle ne pourrait perdre « ni en tirant dans ses propres cages » (As, merci Tomás Guasch). Passons les commentaires après le nul contre la Lituanie, impossible à situer sur une carte, ni contre les recalés des écoles de rugby d’Irlande du Nord, pour qui la technique au pied sert avant tout à tenter des drops… Merde, quoi, ok pour être ridiculisé en quarts par une grande nation du foot, voire par la France à la rigueur, mais même pas se qualifier avec une chiée de nordiques indigents dans le groupe, ce serait le comble ! C’est du niveau de la Corée du Sud, mais sans aide de l’arbitre !
Quelle infamie, le peuple crie vengeance, et ses mandataires auto-désignés des médias le font savoir. Les sondages défavorables sont dans les tubes pour être publiés, les images de 200 supporters (sur 2500) bravant le froid suédois et criant « Luis démission ! », alors que celui-ci tente d’avaler un sandwich au pain de mis qui sent l’amertume, sont passées en boucle. Les voici ces critiques acerbes à faire des parallèles subjectifs en parlant de plus mauvais départ de l’Espagne en campagne de qualifications, comparable à celui de 1968 dont la sélection ne se remettra pas (Marca), de rappeler le précédent de 1992 et les 4 défaites du parcours (Marca, As), dans des groupes pourtant beaucoup plus réduits, où une défaite équivalaient à réellement hypothéquer ses chances. Mais depuis, les pays européens de l’est affiliés à la Fifa se sont multipliés, et sur ces éliminatoires, il reste quand même 9 matches à jouer… L’Espagne a grillé ses jokers, c’est vrai, mais comme le contemple Aragonés, l’équipe n’est qu’à deux points de la deuxième place.
Qu’à cela ne tienne, le respect et la retenue ne sont que peu de choses quand l’orgueil national est en jeu. Pas suffisant, argument insignifiant. Il faut du sang. L’issue du procès est déjà conclue depuis longtemps. Le contenu des présentes diatribes se rôde depuis 3 mois, selon un climax que ne renierait pas Nacho Vidal. Cette bourrique grabataire d’Aragonés doit ainsi laisser place nette, sans attendre, démission, renvoi, peu importe, mais qu’il gicle[1]. Imaginez, compañeros, un sélectionneur même pas capable d’atteindre les quarts d’une coupe du monde en perdant contre des grabataires français (enfin, français, noirs africains oui ! ergotent encore une grande frange d’imbéciles malheureux). Un type inapte à gérer un résultat face à des alcooliques insulaires. Un homme qui écarte pour la première fois depuis 10 ans le meilleur buteur de la sélection[2], capitaine Raúl, pourtant plus occupé à gérer sa communication de chouchou vexé qu’à se montrer solidaire en pleine tempête.
c'est ça casse-toi lèche-cul
Un vieil éducateur aux méthodes trop archaïques pour accompagner la mise sur orbite de la « meilleure génération du football espagnol »… Un perdedor. D’un coup Luis fait son âge, d’un coup on se rappelle que Luis n’a rien gagné depuis 20 ans, que Luis est de nature conflictuelle, que Luis n’a aucune classe avec son survêt en linon d’où s’échappe un bedon de papy amateur de bonne chair. D’ailleurs, c’est sûr qu’il porte les bretelles sous le chandail, le vieux, alors face à des jeunes en jeans déstructurés Armani, que voulez-vous…
Les experts des plateaux et des feuilles de papier mâché ressassant ces arguments imparables enjoignent solennellement Villar, le président de la fédération, à apporter le billot et la hache, pour écrire post-mortem la lettre de renvoi avec le sang du condamné, pas de temps à perdre. Ils débattent déjà sur le nom du remplaçant. Il fallait les voir dans l’émission de comptoir de la une, le Rondo (où les canettes de bière sont cachées sous les sièges) se couper la parole pour placer le nom de leurs favoris. Certains avancent celui de Lippi qui adoooorerait l’Espagne, no no que va, il faut un espagnol, Del Bosque ou Floro, ils ont bien le profil, pis tiens, ils aiment bien le Real Madrid. Et tout le monde de s’étrangler de concert quand l’ancien clame à qui veut encore l’écouter qu’il entend continuer, pour lui renvoyer à la gueule l’incohérence de ses propos lorsqu’il décida de rester au poste après la coupe du monde, alors qu’il avait promis deux semaines avant de se retirer.
Les mémoires sont décidemment bien courtes, les retournements de veste à chaque fois plus pathétiques. Tellement que cela nous rendrait le vieil ours mal léché, démago et réticent aux bonnes manières presque sympathique, c’est dire. Comme de coutumes dans ce pays de contrastes et d’anathèmes compulsifs, on passe du blanc au noir, de la méditerranée au golfe cantabrique, du gazpacho à l’idiazabal, en à peine plus de temps que le roi en met à se saouler dans les cocktails officiels. Car ce sont les mêmes hérauts de la vindicte populaire qui acclamaient le « sage de la Hortaleza » avant la coupe du monde. Les mêmes qui louaient la vitalité d’une équipe profondément rajeunie, qui prirent feu après le match contre l’Ukraine, qui s’accordaient même à penser que le Raúl pouvait débuter sur le banc, aussi douloureux fut-il d’enterrer ainsi l’ancien petit prince destiné (hi hi) au ballon d’or. Le bûcher est dressé, mais ce sont bien des apprentis sorciers qui accusent de sorcellerie.
Car que faut-il retenir réellement de cette nouvelle défaite contre la Suède, la deuxième d’affilée? Déjà, perdre contre cette sélection n’a rien de honteux. L’équipe de Suède, n’en déplaise à certains, est une bonne équipe, bien en place, avec des joueurs adroits et concentrés, en commençant par le rapide Wilhelmsson et le défenseur Mellberg, avec un capitaine qui s’appelle Ljungberg, et dont la nouvelle perle de Lyon, Kallström, n’est que remplaçant de fin de match.
Rien d’un monstre, soit, mais rien du petit insignifiant. Ensuite, c’est certain, l’équipe doute, à l’image de Sergio Ramos qui se limite à donner des coups en retard, de Puyol qui galope les naseaux fumants pour déraper comme un pachyderme à la première feinte (comme sur le deuxième but), de Torres qui pense plus à la note artistique qu’à mettre ce p… de ballon au fond, de Xavi qui oublie de défendre, d’Iniesta qui rate ses contrôles, de Luis Garcia qui n’ose plus un dribble, de Casillas qui se troue…Mais si la première période fut indigente, avec une stratégie de contre-attaque rapidement périmée après le premier but venu du nord scandinave au bout de 9 minutes, si Cesc ne donna rien au sud, si de Xavi n’émergeait aucune lumière à l’est, si toute l’équipe en bout de compte était totalement à l’ouest, une fois le coup de gueule assimilé, c’est une toute autre sélection qui apparut sur le terrain à la reprise. Avec un aperçu intermittent de cette maîtrise et vista sur lesquelles, une fois n’est pas coutume, Aragonés a parié dès sa prise de fonction, et qui illuminèrent quelques séquences de jeu, d’un tir sur le gardien de Torres, d’une frappe écrasée du guajena de na. Villa, d’une tête à la Henry de Juanito, ne débouchant pourtant sur ...rien.
Et ce qui devait arriver arriva. Après que Puyol voyait sa tête repoussée sur la ligne, la contre-attaque suivante, verticale et bien enlevée, amenait le dernier but. Il restait dix minutes. Personne n’y croyait plus. Abelda en profita pour mettre sa main dans la gueule maison à l’adversaire, c’est petit, oui, mais c’est toujours ça de pris. Et Aragonés de se gratter le crâne en reluquant ses chaussures. Le match typiquement pourri, où vous savez que vous êtes meilleurs que l’adversaire, mais où vous vous prenez un but de merde au début, où le pied dérape sur une motte au moment de la frappe, où les combinaisons faciles de l’entraînement ne se terminent que sur des fausses manœuvres, où la moindre erreur amène un but alors que celles de l’adversaire n’aboutissent qu’à de superbes parades du gardien (Shabban, excellent) ou à des tergiversations qui finissent dans les tribunes ou sur les protège tibias de l’adversaire. Un de ces matches où la frustration l’emporte sur la lucidité. Un match de football, tout simplement comme le soulignait Aragonés, où parfois même avec un avantage de départ supposé, on finit par perdre.
Et dans le style, ce week-end a fourni d’autres exemples autrement plus ridicules qu’une défaite contre cette équipe de Suède qui avait des atouts à faire valoir. Ne riez pas de l’Irlande, battue par Chypre en prenant 5 buts, pffrrrrr ! Demandez à l’équipe d’Angleterre ce qu’elle pense de son match nul à domicile contre la Macédoine, demandez la même chose à la Hollande contre la Bulgarie, demandez-le au Danemark face à l’Irlande du nord, encore eux (Slainte !). Demandez-le à l’équipe de France contre l’Ecosse, cette même équipe de France qui avait justement rabattu le caquet méprisant d’Aragonés et ses certitudes jeunistes un soir de juin 2006, et depuis signifié la fin de toute indulgence envers le papy. Demandez à Domenech ce qu’il en pense du sort de son confrère, lui qui expérimente la trajectoire inverse…
Comme Van Basten aujourd’hui ou Jacquet en son temps, Aragonés a le mérite de vouloir bâtir sur la longue durée, en donnant le pouvoir à une nouvelle génération. Que celle-ci n’ait pas digéré le mondial est une chose, mais les bases sont là, elles sont saines. Plutôt que de critiquer le seul sélectionneur, il faudrait plutôt se pencher sur ce moral définitivement très friable des footballeurs espagnols une fois la tunique rouge vêtue. Soit c’est du 5-0, soit c’est une noyade organisée.
Luis le sait, il a bien tenté d’y remédier, avec ses mots à lui, souvent gras et populo. L’épisode du « noir de merde » visant Henry pour motiver Reyes n’en a été que l’illustration poussée à l’extrême, de ces réflexes ethnocentristes d’une certaine Espagne veule et ignorante, dont Luis, même si cela pourra en surprendre certains, n’est qu’un spécimen finalement des plus modérés et des plus ouverts. Luis est parfois con, mais ce n’est pas un idéologue. Le patriarche s’est aussi lancé dans un communication risquée et finalement mal maîtrisée, en s’exposant trop car pensant séduire les journalistes par ses aphorismes balancés aux quatre vents. Et il se trompe peut-être une nouvelle lorsqu’il clame qu’il ne pourra recevoir « plus de critiques que celles déjà reçues ».
le conseil réfléchi de Papy Luis
En tout cela il a pour l’instant échoué, à l’instar d’anciens sélectionneurs « j’ai un gros paquet dans le slip », les Camacho ou autre Clemente. Mais même derrière le masque du patriarche rusé qu’il s’est construit, pour cause des innombrables gamelles prises tout au long de sa carrière, Aragonés n’a pas perdu cette part d’innocence et de passion vis-à-vis d’un football qu’il a vu pourtant basculer dans l’égoïsme à tout crin. Bien qu’il ait su s’adapter plus ou moins bien, il reste un homme de principes et de valeurs, un défenseur acharné de la vie de groupe et de l’âme collective. C’est pour cela qu’à la différence des susmentionnés, mini dictateurs prompts à décharger leur responsabilité sur leurs ouailles pour garder leur réputation immaculée, Luis se désigne toujours comme le premier coupable des défaites, protégeant anxieusement ses joueurs. Des joueurs pour lesquels il a entre autre décidé de rester, et qui jusqu’à présent l’ont défendu, à part les grognards dégoûtés de ne plus se faire cirer les chaussures dans les vestiaires, et qui justement ont été progressivement écartés. Dans le climat traditionnel de suspicion généralisée sur l’attachement et le dévouement au maillot national[3], que l’Espagne dispose enfin d’un vrai groupe soudé est quelque chose de fondamentalement nouveau, et d’indispensable.
Espérons que la Roja glane un bon résultat contre l’Argentine en amical ce mercredi, et que Luis pourra disposer d’une dernière chance pour les prochains matches de mars. Comme il le dit lui-même, la balle est dans le camp de Villar et des journalistes. Ces derniers, en jappant, ont montré leurs préférences. Villar, lui, critiqué de toute part, en fin de règne (20 ans), n’a plus que Luis pour masquer un bilan plutôt désastreux à la tête de la fédération. Reste que l’homme, au contraire de son dernier fusible, n’est pas réputé des plus courageux. Si il l’avait été, il aurait été démis de ses fonctions, bien sûr…
[1] http://www.as.com/articulo/futbol/Espana/clamor/dasftb/20061009dasdaiftb_37/Tes/
[2] 44 buts, aucun contre une « grande nation du football » (sauf contre l’Allemagne en amical), par contre, ah ça, un quadruplé contre l’Autriche en 99 et un triplé contre San Marin, toujours en 99, année faste.
[3] Voir la polémique créée par la rencontre Euskadi/Catalogne ce même week-end, avec les commentaires rebondissant sur la loyauté des joueurs basques et catalans lorsqu’ils sont sélectionnés en Equipe d’Espagne.
