| Un stade, un jour. Highbury.
angleterre Par Guillaume S., sociologue revival - La Rédaction (autres articles du même auteur) lun 25 août 08 / 8:00 |
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La livre est chère mais le prix est encore abordable en cette journée ensoleillée de février 1994. Le prix est acceptable car le spectacle est provincial. Il faut souligner que l’Angleterre, en fin de siècle dernier, ne vaut plus grand-chose au classement des championnats européens les plus côtés.
Les Brits eux-mêmes semblent se désintéresser du football en regardant tous les dimanches, sur Channel 4, les matchs de Serie A, pour s’extasier devant la Samp de Mancini ou le Milan AC de Van Basten.
A y regarder de plus près, il est vrai qu’il y a de quoi être déprimé pour le rose et néanmoins grassouillet sujet de sa Majesté. Même les Yougoslaves (Etoile Rouge 1991), les Espagnols (1992) et surtout les Frogs (OM 1993) arrivent à gagner la prestigieuse Coupe des champions, elle qui avait pour habitude, le printemps venu, de basculer de l’autre côté de la Manche jusque dans le milieu des années 1980 et la folie du Heysel.
Les clubs anglais ne font plus peur à personne et c’est à peine si les continentaux daignent ricaner quand on leur parle du pays qui a inventé le football. Du mépris, rien que du mépris. Les stars du championnat britannique ont déserté la Perfide Albion pour les pays latins (Lineker, Waddle, Hoddle, Hateley, Wilkins, Platt, Gascoigne, …) et il ne reste sur les billards britanniques que des bourrins qui font peur aux petits garçons.
Tony Adams n'aime pas que la bière anglaise
Du coup, faute de mieux, on glorifie les plus méchants et on porte aux nues le peu de qualités qui’il reste aux joueurs de Premiership, en deux mots : l’engagement physique. Oui, c’est bel et bien Vinnie Jones qui se délecte de cette vague qui brûle les poètes et élève les bad boys. Et en mai 1988, quelques semaines avant le sacre des Hollandais en finale de l’Euro allemand, Wimbledon gagne la Cup contre Liverpool (1-0) avec Jones, Wise et Fashanu en tête de gondole. Lineker, expert ès football anglais aura un jour cette pensée à propos du crazy gang : « La meilleure façon de regarder Wimbledon est sur le teletext ».
On frise la dépression. Joueurs de merde, tribunes assises par la contrainte thatchérienne, prix des places en augmentation, interdiction de hurler sa haine sur l’adversaire ou sur l’arbitre, arrêt Bosman, tout fout le camp. Les matchs, ayant lieu dans les kolkhozes sibériens dans les années 1950, avaient plus de tenue, de passion et d’intérêt. L’Angleterre mange son pain noir.
En effet, dans ce post-thatchérisme qui étrangle le football par le haut et le tient par les couilles par le bas, il n’y a guère que Tony Adams, Paul Ince et Steve Bruce pour prendre leur pied. Pourtant, c’est toujours dans le fumier que poussent les plus belles roses et les bouses anglaises de l’époque, ont beau sentir la merde comme partout, elles ne peuvent empêcher quelques diamants de surgir de nulle part.
En 1994, le football anglais ne se passe plus ni à Londres, ni à Birmingham les deux plus grandes villes du pays mais bel et bien dans les grandes cités industrielles du Nord qui vivent leur revanche sociale en trustant les premières places comme Mikael Phelps les médailles. Leeds, Manchester United, Blackburn, Norwich, Newcastle et dans une moindre mesure Liverpool tiennent la premierleague par la barbichette.
Ray Parlour, joueur de devoir, coiffeur aveugle
Du coup, ce 26 février 1994, le marché noir n’est pas inabordable aux abords de Highbury pour avoir la possibilité d’assister à un Arsenal-Blackburn qui pourtant sent la poudre. Les deux clubs sont dans les quatre premiers du classement et Alan Shearer dispute à Ian Wright le titre de meilleur buteur pour la saison en cours. Ils ne sont pas seuls dans la course, mais Shearer est le meilleur ennemi des Gunners au regard des autres concurrents : Andy Cole (Newcastle), Le Tissier (Southampton), Sutton (Norwich), Beardsley (Newcastle) ou encore Eric Cantona (ManU). Shearer est surtout un concurrent sérieux à Ian Wright pour le poste de No 9 de l’équipe d’Angleterre et ça de l’autre côté du channel, ce n’est pas un sujet de plaisanterie.
Le ticket, négocié tant bien que mal avec un Anglais dont l’accent cockney brûle les oreilles, m’amène au premier rang derrière le but de David Seaman. Derrière ou plutôt dessous puisque le siège offert se trouve bien 40 centimètres en-dessous de la pelouse à deux mètres de la ligne de but. Cette position inédite donne une perspective étonnante au spectateur, puisque sans grillage pour troubler sa pupille, non seulement il peut voir, très précisément, le nez à hauteur du sol, que le terrain est bombé mais surtout que Ian Wright propose des tirs dont la violence à hauteur de gazon fait passer le premier rang des spectateurs pour des fusillés en sursis. Ca fait marrer Seaman-elleestbellemamoustache et les supporteurs à partir de la sixième rangée. Les autres restent bien concentrés sur les tirs de chacun des artificiers du peloton d’exécution, l’espoir d’éviter un massacre existant encore dans les rangs des braves garçons.
L’échauffement paraît long dans ces cas-là et si les joueurs, en Italie ou en France, rentrent bien au vestiaire 15 à 30 minutes avant le début de la partie, ici les joueurs prolongent le plaisir jusqu’à la dernière seconde. Cette incongruité donne ainsi le loisir à David Seaman de signer des autographes avec le premier rang, téméraire (le premier rang), cinq minutes avant le début du match et à Tony Adams de vraisemblablement s’en jeter une derrière la cravate avant le coup d’envoi.
Il faut préciser que Wenger est encore au pays du soleil levant, Anelka à Paris et Pirès main dans la main avec Cédric Pouget.et Jocelyn Blanchard du côté de Metz. Bref, les blaireaux à la crête de coq n’ont pas encore décrété qu’Arsenal était leur club préféré et la pinte est permise dans les sous-sols de Highbury, de 09h00 à 11 heures du soir dernier délai.
Avec tous ces bourrins sur le terrain (Seaman, Winterburn, Dixon, Adams, Keown, Parlour, Bould, Dickov), Merson même avec deux dents en moins, Wright et Limpar font figure de Brésiliens en maillot rouge. Du côté de Blackburn, Graham Le Saux et Allan Shearer sortent du lot. Derrière : néant. Du coup, le match (1-0) ne vaut rien ou tout du moins pas grand-chose vu tout ce qui a été dit auparavant et on s’emmerde ferme à regarder le cul tout mou de David Seaman pas encore affublé de son immonde queue de cheval.
Paul Merson demande conseil à Paul Gascogne
Il y a toutefois deux dangers auxquels il faut faire fasse. Le premier provient du terrain et nous en avons déjà parlé. Le second vient de la tribune car dans le monde entier, le niveau intellectuel, des spectateurs du premier rang dans une enceinte réservé au football, est plus proche de la Caffreys que du contenant.
Gare à celui qui parle une autre langue que l’anglais et qui ne démontre pas son attachement indubitable aux couleurs des Gunners. Ceci étant dit, l’ambiance n’et pas terrible et les rares chants qui partent dans notre dos s’éteignent d’eux-mêmes avant la fin du premier couplet. Deux mois avant la coupe du monde américaine et 9 ans après le Heysel, L’Anglais n’a plus confiance en son football et il s’emmerde, préférant en ce mois de février, se consacrer au tournoi des cinq nations qui vient de débuter.
Et pourtant, vivre ces 90 minutes au cœur d’un Highbury, qui ne sentait pas encore le parfum haut de gamme et les Weston fraîchement achetées, laissent un goût de vérité que les années ont transformé en pur fantasme, comme si le football anglais dans la deuxième partie des années 1990 avait perdu son âme et son authenticité, alors qu’il se trouvait au bord d’un gouffre béant.
L’arrêt Bosman, paradoxalement, va sauver un Zénith les pieds bien accrochés dans les cendres chaudes. L’arrêt Bosman et ces old farts de la ligue anglaise qui ont le génie de créer en 1992 la « premierleague » et de persuader les sponsors d’investir massivement et les clubs centenaires d’ouvrir à tous va leurs frontières jusque là hermétiques.
La chance que le football anglais rencontre est de quatre ordres :
- L’économie anglaise est florissante, dopée par les aides publiques aux cousins irlandais et un libéralisme qui fait crever les mineurs mais remplit les poches des big mammuths de l’économie insulaire. Il s’agit alors de placer les bénéfices de l’industrie dans des monuments culturels afin d’assurer en retour un objet de relations publiques. Les financiers US n’ont pas encore pris la main.
- La nouvelle économie gonfle comme un Ben Johnson coréen mais n’éclate pas encore et des entreprises telles Orange se ruent sur un produit potentiellement consommé par toutes les générations.
- L’Angleterre organise l’Euro 1996, premier événement de taille continental si ce n’est mondial dans le pays depuis 1966 et la coupe du monde de Sir Ramsey. L’engouement est immédiat. Le football reprend des lettres de noblesse.
- L’arrêt Bosman. Pendant que les stars partent encore en Italie dès juillet 1996, les seconds couteaux, les pestiférés, les pré-retraités, ne restent plus dans leurs championnats respectifs mais lorgnent vers la livre anglaise, certes moins glorieuse que la lire italienne mais beaucoup plus rémunératrice que le franc français ou le mark allemand.
Graham Le Saux est aussi passé par Chelsea
Du coup, si Zidane et Dugarry quittent Bordeaux et rejoignent Deschamps en Italie après avoir tapé le Milan en quart de finale de coupe UEFA (1996), Leboeuf et Keller tournent le dos à Strasbourg (avec une coupe de la ligue 1997) et traversent la manche pour faire fructifier leur titre dans la ligue anglaise. C’est un peu comme choisir entre Carla Bruni et Posh Spice. Classe, pas classe mais excitant. Henry, Anelka, Ginola, Petit, Vieira, Pirès n’auraient jamais été titulaires dans un club italien ou espagnol avant la coupe du monde 1998. Mais les Français ne sont pas les seuls à être séduits par les cuisses pleines de cellulite de la Premiership et dès la coupe du monde 1994 aux USA, de tous les coins de la planète, les petits cochons affluent à quatre pattes pour jouer à Stamford Bridge, Upton Park ou Highbury : Vialli, Casiraghi, Zola, Di Matteo, Poyet, Juninho, Hottiger, Brolin, Dahlin,…
Dans cette cour d’école des laissés pour compte des clubs qui comptent sur la scène européenne, Cantona joue de sa classe et surtout de son bluff pour faire croire à tous les rouquins du Royaume que la Premiership vaut bien cette vieille rombière de Serie A. Peu importe que le premier titre anglais sur la scène européenne depuis n’arrive qu’après son départ de Manchester (1999), les Anglais se plaisent à le croire et transforment leur championnat en moins de cinq ans pour retrouver leur lustre d’antan..
Cet afflux de joueurs étrangers change également le regard des télévisions sur la premiership qui voient à quel point ce championnat est devenu un championnat mondial et que sa visibilité est donc accrue ainsi que les retours sur investissement qui en découlent.
En ce jour de février 1994, Highbury ne savait pas encore qu’il deviendrait un resort de luxe dans lequel les spectateurs du premier rang ne seraient plus les bienvenus.
