C’est l’être humain, c’est comme ça. Dans le sang, un brin d’ego met des bulles. Pas sûr que ça élève le niveau, mais ça donne du goût de soi, incontestablement.
Quand j’ai compris que le club voulait se séparer de moi, j’ai tergiversé avant de bien prendre la mesure des choses. Je me suis posé beaucoup de questions pendant de nombreuses nuits blanches.
Plus j’avais la gueule d’une surface de réparation bien abîmée, moins je voyais clair dans tout ça. N’empêche, l’étau s’était refermé. Les journaux avaient fais circuler la rumeur. Après les entraînements, aux points presse, je n’y coupais plus.
" Alors, Yo, après trois saisons au club, dans quel état d’esprit vous apprêtez vous à partir ? "
Déjà, je ne voulais pas vraiment partir. Et puis à n’être pas désiré, on se demande si, soi-même, on désire ou pas. Je crois que je pourrais porter le nom de cette association qui s’oppose à la réalisation de nouvelles autoroutes en pleine crise du pétrole et de l’environnement : ni ici ni ailleurs, Nina.
Du désir, je n’en ai ni ici ni ailleurs. Alors, bêtement, fataliste, je finis par me dire : c’est pas plus mal de partir. Au moins le hasard existe ! Mais c’est sûr que le club, lui, a voulu que je parte, que mon départ les arrange.
Mon ego, lui, il n’est ni d’ici ni d’ailleurs. Il est partout. Depuis que j’ai senti le vent tourner, la volonté du coach qui n’y était pas pour moi… mon ego s’est mis à nourrir mes rêves. Mes envies.
J’ai rêvé d’un dernier match plein de fanfares et de couleurs… des cotillons partout volant dans le ciel, portés par la clameur du public… une pluie de cotillons pour accompagner ma sortie et qui resterait dans toutes les mémoires locales !
J’ai rêvé. Enormément rêvé d’un truc plein de joie, plein d’amour. Mais les départs sont rarement des moments réussis. Davantage des instants de maladresse. Des mots qui ne sont pas dis. Ou à moitié mangés dans la bouche, sans sortir tout à fait. Ainsi que les gestes, étouffés dans quelques gènes.
J’ai rêvé de truc horribles, aussi. Si ce n’était pas dans l’allégresse la plus folle, alors le départ se dressait dans un arsenal de terreurs glaciales. Aussi démesuré que le positif, le dégueulasse me donnait de l’importance. Revêtu de douleurs, j’étais un symbole. Je comptais. Quand bien même ma silhouette diminuait à l’horizon. De plus en plus petite dans le souvenir des gens… quand bien même, ça me faisait compter un peu.
Au final, mon départ : quel règne d’indifférence. A peine quelques regards sympas. Et de la part de gens surprenants ; pas de ceux auxquels je pensais. Je ne m’attendais à rien de précis, en vrai… Mes rêves ne m’empêchaient pas de rester un peu réaliste. Mais je laissais toute place à une petite surprise, à un dernier geste. Quelque chose qui me parle en bien.
J’ai plié mes affaires. J’ai rejoint ma voiture. J’ai entendu des " bonne continuation ". Les visages étaient souriant. " A bientôt " est revenu souvent. J’ai commencé à me sentir pressé. Pressé tout court et pressé en général.
Hâte de fermer la porte de la voiture et de démarrer. Hâte de signer ailleurs, désiré et attendu par un autre club.
Quitte à partir, sans traîner. Quitte à vivre ailleurs, fuir ici sans laisser un seul regard vers l’arrière, sans laisser une once de soi ! On ne veut pas de moi ? Eh bien je m’en vais en total ! Je reprends tout !
Quand j’ai compris que le club voulait se séparer de moi, je ne me serai jamais attendu à ce moment là… dur, plein de solitude. Ce moment dans la voiture, en train de sortir du parking. Comme d’habitude, mais pour la dernière fois. Je ne me serai jamais attendu à ce que moi, avec la chance que j’ai, la vie que je mène, je puisse m’apitoyer sur mon sort. Me sentir triste.
J’ai eu un peu honte. Je me suis repris. J’ai mis la musique à fond. Et je me suis imaginer recruté par le Real Madrid ! Voisin de Zidane dans la capitale ibérique ! Successeur de Raul !
Oh, je suis un peu trop vieux pour succéder à quiconque sur un terrain de foot. Que le club n’ait plus voulu de moi, c’est un signe. Je suis du côté des vieux désormais. Plus de trente ans. Je ne suis plus un footballeur comme un autre. Je me rapproche de l’âge d’un entraîneur ! Alors, sur la route qui me ramène chez moi, je me dis que c’est le foot qui me dit au revoir. Je me demande bien si je vais retrouver un autre club.
Je suis prêt à vivre ce qui est, même malgré moi, parce que je voudrai bien continuer à jouer. Mais je suis prêt à vivre ce qui est, finalement. Sans trop de regret.
Quitte à partir… autant partir pour de bon ! Ni ici ni ailleurs, mais vraiment dans autre chose. Quitte à partir, autant le faire pour de vrai. En remettant tout à zéro.
Comme à l’aube d’un premier jour. Avec plus d’expérience qu’un nouveau né.